On se demande comment l’Allemagne a pu devenir nazie, la Russie stalinienne, ou la Chine maoïste. Comment des millions d’hommes ont-ils pu massacrer sans pitié des millions d’autres ? Comment des gens ont-il pu, à peine investis d’un petit pouvoir, humilier, massacrer, torturer, exterminer leurs voisins de pallier ?
J’ai eu, ce lundi, l’effrayante démonstration d'un mécanisme qui pourrait bien mener à ce genre d'extrêmisme.
Ce lundi donc, je remonte de Bordeaux à Paris en train et j’oublie mon portefeuille à Bordeaux. Heuresement, j’avais mon titre de transport dans un autre sac, mais il s’agissait d’un titre de transport non échangeable et non remboursable, commandé par Internet à bas prix, valable uniquement sur présentation d’une pièce d’identité.
Craignant une amende, je vais au devant du contrôleur que je rencontre dans la voiture bar pour lui expliquer la situation. Il me reçoit froidement. Je lui explique que j’ai oublié mon portefeuille et que je ne peux justifier mon identité. Je lui montre toutefois mon badge de bureau avec ma photo et mon nom. Il prend mes documents avec mépris, les pose sur le bar me fait la lecture des conditions d’utilisation qui exige la présentation d’une pièce d'identité officielle. Mon badge n’en est pas une, dit-il. Il me menace d’une amende.
Je proteste doucement en disant que je suis de bonne foi. Et là, il commence à déraper en me disant que la seule bonne foi, c’est ce qu’il y a d’écrit sur le billet : les conditions d’usage du billet. Je me tais, sachant que si j’en rajoute, il me collera l’amende. Psychologie de base devant le chef ; se taire, le laisser croire à sa toute puissance, il n’y a que cela qui le calme, et la plupart du temps, bien plus qu’officier, c’est cela qu’il recherche.
Il enfonce alors le clou en disant qu’il me faut une pièce d’identité pour que mon titre soit valable, me parlant comme s’il n’avait pas entendu que je ne pouvais pas en présenter. Je le regarde interloqué en lui répétant que je ne l’ai pas. Je me sens humilié. Il répète sa demande plusieurs fois, comme pour bien me faire sentir son pouvoir. Je ne réponds plus. Je me résigne à l’amende qui me pend au nez. Ne trouvant plus rien chez moi à torturer, le contrôleur se lance alors, comme libéré, dans une diatribe sur ses billets achetés à bas prix, me disant que, si le prix est bas à l’achat, la sévérité de la sanction doit être à la mesure du bas prix : implacable. Il argumente en m’expliquant que c’est à cause de ce genre de billets, et des gens qui les achètent, que l’on élimine du personnel à la SNCF. Il me dit qu’il est contre ce genre de billets, et que c’est tant pis pour moi si je ne peux pas présenter ma pièce d’identité. Je sens à son haleine qu’il est bien aviné.
Au bout d’un moment il se calme, et puis part, me laissant avec mon billet et mon badge. Je repars à ma place et je le croise plus loin. Il me dit que « c’est bon pour cette fois ».
Le voyage se termine, j’arrive à Paris, et je constate que le contrôle des billets n’a pas été fait de tout le voyage...
Et je m’interroge sur l’amende à laquelle j’ai échappé de justesse. N'ayant même pas contrôlé le train, on peut douter de la conscience professionnelle de ce contrôleur. Alors quel zèle l'a poussé à me faire la morale sur mon manquement à la règle? S'il m’avait verbalisé, ce à quoi j'ai échappé de très peu, pour quelle raison l'aurait-il fait?
N'est-ce pas par pure idéologie personnelle ?
Il n’était pas d’accord avec la politique de la SNCF sur les billets PREM’s, et était prêt à faire payer sa colère à n'importe quel voyageur. En fait, il ne faisait pas son travail, mais il utilisait son travail pour mener ses combats à titre personnel.
On peut condamner son attitude, elle est tellement grotesque et caricaturale. C'est facile et évident.
Mais il serait peut être aussi intéressant de faire le point sur la manière dont nous utilisons chaque pouvoir qui nous ait confié dans le cadre de notre travail ou de nos relations. Nous sommes remplis de tas de petits pouvoirs que nous exerçons sur les autres, pouvoirs de retenir ou de donner, d'écouter ou d’ignorer, de voir ou d’occulter, de comprendre ou de sanctionner. Comment les utilisons-nous, à chaque instant, dans nos vies ? Sommes-nous bien sûrs de ne jamais abuser de notre pouvoir?
Sommes-nous bien sûr de ne jamais abuser des autres au nom de notre idéologie personnelle?
Ce matin au réveil j'ai compris ceci. Les dernières femmes de ma vie n'avaient jamais aimé vraiment leur père. Elles projetaient de manière plus ou moins consciente ce désamour sur moi et je devenais leur partenaire pour être mal aimé. Je le voulais bien, mais je croyais que je devais changer pour qu'elles changent.
Une grande fête, qui comme toutes les grandes fêtes s'accompagnent de milliers de clichés tirés dans tous les sens et qui finissent par tous se ressembler.
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