Il y a, à la gare de Châtelet les Halles, une sculpture représentant deux personnages grandeur nature qui s’avancent l’un vers l’autre, les bras tendus en avant.
Cette sculpture était devenue le point de ralliement de sourds et muets. On les voyaient dialoguer avec leur gestes et leurs regards devant les statues qui semblaient les imiter. C’était un beau spectacle de voir ces gens communiquer avec leur handicap au milieu de cette figure de bronze qui leur ressemblait si étrangement. L’œuvre devenait vivante, elle faisait écho au dialogue des sourds et ce n’est certainement pas par hasard qu’ils l’avaient adoptée. C’est une œuvre qui exprimait si bien le désir de se comprendre, de s’atteindre et de se toucher, et la présence des sourds et des muets à côté de ses personnages étaient comme un commentaire vivant de l’œuvre qui lui donnait tout son sens.
Le groupe était posé sur un socle de quelques mètres carrés, ce qui permettait aux sourds et muets de déambuler au milieu des personnages de bronze. Quelque fois on pouvait même croire qu’ils parlaient aux statues ou vis et versa.
C’est ainsi que les œuvres meurent, que l’art devient d’un ennui mortel et qu'il perd toute la substance que le créateur lui a insuffler.
Ce qui tue l’œuvre, c’est quand sa valeur patrimoniale devient plus importante que sa valeur humaine et sensible, que sa valeur en définitive, créative et artistique, que l’émotion et le sentiment, que sa raison d'être initiale. L’art meurt quand il perd son utilité immédiate. L'utilité de l'art n’est réellement effective que quand l’œuvre est insérée dans la vie et le mouvement, que quand l’œuvre est proposée et non imposée, que quand on prend le risque de la laisser interagir avec nos émotions, sans mise en scène dictée par les pensées conservatrices et patrimoniales.
Même les institutions les plus prestigieuses comme le Louvre ne résistent pas à la folie de l'entassement culturel et déforment ses oeuvres moribondes en sardines collées les unes sur les autres. Quoi de plus triste que cette enfilade de cadres et de pigments qui s'enchevêtrent et s'entrechoquent. Pourrait-on imaginer un seul instant qu'un artiste ait conçu son oeuvre pour qu'elle pende un jour comme cela, au bout d'un crochet de cimaise, au milieu de nos chambres froides culturelles.
Pourquoi nous acharnons-nous toujours à tuer ce qu'il y a de plus vivant dans l'homme?

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